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LES AMOURS INTERDITES



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COMORES
De Patrice RAJAB

NOUVELLES: LES AMOURS INTERDITES

Un homme à la silhouette d'un ministre fedharilé* , sous un ciel constellé d'étoiles, la lune dans sa quinzaine arrondie, descendit d'un taxi, traversa la Place des Martyres du 18 Mars 1978, s'enfonça dans une traboule de la mosquée des Grands-Notables, s'aventura dans les confins des ruelles de Kodoni, et dans son errance rencontra, séparément, trois jeunes filles avec lesquelles il eut commerce. Deux s'avéraient être des errantes habituées des sombres venelles kodoniennes, et la dernière, Hawa, fille aînée de Mlamali Mapessa, rencontrée aux abords de la Place des Trois Chemins, où elle s'en allait, accompagnée de sa servante Zena-Mpambe, assister à un twarab* nuptial.

Elles ne devaient jamais se séparer ni s'éloigner de la grande place de twarab. C'étaient les injonctions de la mère de Hawa. Mais cette dernière, prétextant un besoin inopiné, réussit à amadouer sa mpambe* , et s'aventura seule dans les ruelles du village. Depuis un mois, trois gros avions atterrissaient à l'aéroport Hahaya-Moroni, chaque semaine, à leurs bords des centaines de je-viens, d'aucuns venus assister au mariage d'un des leurs ou célébrer le leur, d'aucuns pour se revigorer auprès de ces banatis à la beauté troublante, d'autres, dans l'espoir de dénicher la perle rare, ce mari introuvable en Métropole. Mais depuis deux semaines, on ne parlait que de cette maladie qui n'en était pas une, et qui se transmettrait par voie sexuelle. Elle serait venue du Métropole, à bord d'un avion-charter. Les services informels de la Sûreté Nationale, avisés par les on-dit que la Radio-Cocotier véhiculait à travers ses ondes, avaient immobilisé un appareil pendant quelques heures, et conclurent que la rumeur n'était qu'une machination étrangère qui visait à perturber les vacances des je-viens* et la sérénité des je-reste* .

Aux heures où l'inconnu traînait dans les ruelles de Kodoni, une bande organisée dans les virées nocturnes quadrillait le village et ses alentours, surveillant ainsi toute allée et venue, sillonnait la Place des Trois Chemins, et dès qu'elle repérait sa proie, reconnaissable par son regard hagard, trahissant l'envie d'abuser d'une nymphe, elle l'abordait et lui proposait ses services. L'homme était de ces citadins qui se voyaient prince dans les villages qu'ils se rendaient. C'était un je-viens d'une classe ministrable, bel athlète, qui ne savait quoi faire de tout son argent amassé à l'étranger. Le chef de la bande n'omit pas de lui rappeler la règle : ses clientes étaient à consommer sur place, de surcroît, le plus rapidement possible. Devant l'urgence, il acquiesça, se faufila dans une case, et sortit au bout de quelques minutes. Il transpirait, paya, mais avant de s'en aller, il demanda au chef s'il connaissait une fille sérieuse à marier. - Elles sont toutes sérieuses, et sont toutes à marier, lança-t-il, dans un rire bâtard.

En quarante minutes, il s'était offert deux nymphes, mais il était toujours inassouvi, alors il continua son chemin. Il arrivait à un carrefour quand il croisa l'éblouissante Hawa. L'endroit était peu éclairé, mais la beauté si féerique de celle-ci illumina la place de mille néons. Elle avait le profil équivoque d'une princesse yéménite, les lèvres chèvrefeuilles, la voix succulente telle la berceuse d'une libellule, et elle valait le salaire de dix saisons hivernales. Il ne lui demanda ni son nom ni son âge, il prit sa main et s'en allèrent au firmament de leur désir.

C'était chose courante que les boucs errants, ces hommes assoiffés de sexe, engrossassent des jeunes filles innocentes au cours d'une de ces virées nocturnes ou se disputaient aux jeunes adonis les effluves d'une nymphe éplorée, et plus courante encore en période d'abondances nuptiales et de festins andanesques *, quand la horde des je-viens, qui fuyait les corvées métropolitaines, atterrissaient sur Ngazidja. Trois, six voire dix grossesses juvéniles en une nuit de fête ne troublaient le sommeil de personne, et moins encore la grossesse naissante comme celle de Hawa, à peine contractée, dans un recoin d'une ruelle malfamée, sous l'œil résigné de Zena-Mpambé. La servante qui était, donc, habituée aux frasques charnelles de sa protégée, ne s'en tracassa pas la tête, et comme pour la rassurer, elle lui fit boire une potion de sa fabrication, qui avait selon elle des vertus contraceptives, et ensemble, elles s'en allèrent s'adonner aux jouissances du twarab de son cousin qui réalisait son grand-mariage. 

Maliza Mlamali, la mère de Hawa et l'épouse andanesque de Mlamali Mapessa, avait été victime d'une thrombose pulmonaire. C'était une redoutable négociatrice matrimoniale, issue de l'aristocratie locale, enjôleuse, forte personnalité au franc parler, crainte de ses semblables, aussi de ses amants, gérante du trésor nuptial des femmes notables de Kodoni, elle avait bâti sa fortune sur les nombreuses noces auxquelles elle avait participé en qualité de trésorière de l'association mabanatil kodoniya* . Sa fortune personnelle s'élevait à des nombreux troupeaux de vaches, trois magasins, respectivement, d'alimentation générale, de pacotille et d'articles artisanaux.

Mais voilà que la sirène des arènes jubilatoires, jadis resplendissante dans son saré na asubahiya* , celle qui égayait par sa voix rutilante de verve andanesque, une assistance vouée à son charme, n'était qu'une silhouette humaine, trahie par la maladie. Son aura de diva nuptiale éteinte, son enthousiasme légendaire évanoui, elle toussait, crachait de la bile, ses traits de reine nuptiale n'étaient plus qu'un visage décharné pareil à celui d'un gréviste de la faim, à son vingtième jours d'abstinence. Quand elle ne vomissait pas, elle confiait aux latrines les maigres commissions bannies par son estomac. Mais elle avait gardé toujours son franc parler, même dans son lit d'expirant, ses semblables lui témoignèrent de la crainte. 

Elle venait de déféquer du sang quand Zena-Mpambé et Hawa revinrent du twarab. La servante ne lui toucha mot de la courte fugue de sa protégée. Cela pouvait aggraver la situation, en revanche, elle lui décrivit des scènes minutieusement observées, l'étonnante prestation de son hirimu* , clan des wana badurwa*, l'arrivée des bwana* et bibi harusi*, insista sur la beauté subliminale de la mariée dont l'apparition établit un nouveau record de youyous et de zigelegele*, détenu jusqu'à ce soir-là, par Maliza Mlamali. On lui pressentit l'obtention de la dot jamais accordée à une nymphe à Kodoni. «  Qu'elle fut belle et rayonnante, comme on le dit, et si elle était chaste et sincère, elle pouvait prétendre aux richesses de mon neveu », lança Maliza. Mais qu'on eût pensé que sa famille allait offrir à une nymphe de seconde zone une dot faramineuse lui paraissait prétentieuse et surréaliste, eût-elle été la sosie de Maliza Mlamali. - On dit de votre neveu qu'il en est éperdument amoureux, et qu'il compte lui verser deux lingots d'or, une audace jamais réalisée à Kodoni. - Cette fille n'a pas été choisie ni acceptée par notre famille, par conséquent, elle ne peut pas obtenir notre entière bénédiction. Et aucune nymphe, exceptée ma chère Hawa, ne vaut deux milles pawunis* . En plus d'être la plus belle des créatures, faut-il qu'elle n'ait jamais couché avec un homme avant son mariage.

TO BE CONTINUED...

PENSEE DU JOUR  

Chaque jour nous vous proposerons une citation, tirée de l'actualité politique, littéraire du pays ou des divers forums de discussion...Et chacun peut y contribuer, en nous envoyant un extrait ou une citation tirée d'une oeuvre comorienne.

giscardValery Giscard d'Estaing, président français de 1974 à 1981.

Nous n'avons pas, à l'occasion de l'indépendance d'un territoire, à proposer de briser l'unité de ce qui a toujours été l'unique archipel des Comores

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