LA CULTURE D 'ORIGINE ET LA CULTURE D 'ADOPTION
Mzé Mhoma vit en France depuis plus de trente ans. Il avait à peine vingt-cinq ans quand il a quitté les Comores. Marié à une femme du même village que lui, et qui lui a donné cinq enfants, cet infatigable travailleur est aussi un grand religieux respecté dans tout Marseille, ville où il s'est installé dès son arrivée en France, et dont il n'a jamais quittée. Il a accepté de répondre à nos questions concernant la culture d'origine et celle d'adoption.
Ikonidjabal.info : À Marseille, chaque cité possède son école coranique et autant de fundis. Quel rôle, ces derniers, ont-ils à jouer dans la cité ?
Mzé Mhoma : Je considère que chaque fundi a son rôle à jouer dans le bon fonctionnement de la cité. Pour ma part, en ce qui concerne mon école coranique, je commence toujours par rappeler à mes élèves leur devoir de citoyen envers la nation avant d'entamer toute leçon initiatique ou autre. Comment réagirez-vous quand vous apprenez que l'un de vos enfants a participé à une casse ou à une bagarre entre bande rivale ? Je commence à lui rappeler les interdits, ceux de la République et bien évidemment ceux de l'islam. Et je termine mes remontrances en l'isolant, et comme punition, il est écarté des fêtes religieuses organisées par la communauté jusqu'à ce qu'il demande pardon, et jure de renoncer à toute forme de violence….
Ikonidjabal.info : Et ça marche ?
Mzé Mhoma : En tout cas, mieux que la geôle.
Ikonidjabal.info : Et les parents dans tout ça ?
Mzé Mhoma : Ils sont tous derrière nous. Car, comme nous maître coranique, ils sont persuadés que l'enseignement religieux que nous dispensons à leurs enfants, reste un moyen de les ancrer dans leur culture d'origine. Nous apprenons à ces enfants qui sont nés ici à avoir une grande pensée aux autres membres de la famille restés au pays…
Ikonidjabal.info : Sont-ils comoriens ou français ?
Mzé Mhoma : Ils ne seront plus comoriens si les parents ne les impliquent plus dans toutes les activités culturelles du pays. C'est pour cette raison qu'il est impératif de les envoyer une fois dans l'année, au pays, pour tisser d'autres liens que ceux de la Métropole.
Ikonidjabal.info : Vous sentez-vous comorien, vous qui avez quitté le pays très jeune ?
Mzé Mhoma : Le temps ne pourra jamais effacer de mon âme ma comorianeté. Et à Marseille, je ne suis finalement pas très loin des Comores. Etre comorien c'est quoi ? N'est-ce pas participer aux diverses activités culturelles qui nous rapprochent du pays ? A Marseille, n'organisons-nous pas nos maoulidas, nos madjlisses et même nos toirabs ? N'ai-je pas réalisé mon grand-mariage ?
Ikonidjabal.info : Enfin le grand-mariage !
Mzé Mhoma : Nous redevenons comorien en acceptant de le réaliser…
Ikonidjabal.info : Qu'aviez-vous gagné en le réalisant ?
Mzé Mhoma : Au-delà de l'estime que me portent les gens, la satisfaction d'avoir retrouvé mes racines, le sentiment d'avoir renforcé les liens avec les membres de ma famille avec lesquels j'ai été séparé longtemps. Mais surtout le sentiment d'avoir contribué au bonheur de tous ces gens qui attendaient ce moment plein de magie, éphémère soit-il, il restera gravé en mon âme jusqu'au jour où le tout puissant m'invitera dans son Royaume…
Ikonidjabal.info : Heureux donc ?
Mzé Mhoma : Heureux surtout de pouvoir me lever et aller travailler pour subvenir aux besoins de ma famille, aussi heureux en même temps, de pouvoir contribuer à l'initiation de nos enfants nés ici, à l'école coranique et à la vie en société. Et là, je remercie Dieu qui me donne chaque jour qui naît, la force et la volonté nécessaires de continuer mes combats.
Ikonidjabal.info : Comment conciliez-vous l'école française et l'école coranique, aux enfants ?
Mzé Mhoma : L'école reste un lieu de confrontation entre le modèle éducatif familial et les normes socioculturelles françaises. L'école coranique prône la discipline pour arriver à l'obéissance là où la discipline scolaire vise à ce que l'enfant devienne autonome. Pour certains parents, par exemple, ils veillent à ce que leurs enfants, surtout les filles, ne s'habillent pas comme les françaises, et qu'elles ne soient pas sans surveillance après la sortie de l'école.
Ikonidjabal.info : Partagez-vous ce sentiment exprimé par certains parents ?
Mzé Mhoma : Je ne vais pas aller jusqu'à considérer que l'école est comme quelque chose qui dérange la tête. Cependant, je dirais qu'il y a chez nous cette forte volonté de transmettre les valeurs propres à notre pays d'origine, et évidemment celles de l'islam, qui est très présente dans toutes les familles, intégrées ou non.
Propos recueillis par Mlazema.
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