UN INTERVIEW DE PAUL-CHARLES DELAPEYRE, DIRECTEUR DE ICI
"Agitateur culturel très actif et Directeur général d'ICI (Initiatives Citoyennes pour l'Insertion) à Marseille. Gestionnaire du CADER de SIMBOUSSA, à Ngazidja. Parmi les premiers salariés de la FECOM. Ancien Secrétaire général de la section Marseillaise du RDR et ex- membre fondateur du PRC. Aujourd'hui, avec ICI, ensembles, ils œuvrent sur le champ social de la lutte contre l'exclusion par l'habitat et le développement de la participation citoyenne. Une des grandes personnalités comoriennes de France les plus actives et les plus patriotiques"
Paul-Charles Delapeyre est né le 23 février 1962 à Mdjoièzi dans le Hambou, à Ngazidja. Marié et père de trois enfants, dont deux garçons et une fille.
Bilan général de MOUS ILOT ABADIE |
Ikonidjabal.info: Qui est Paul-Charles Delapeyre.
PCD : Je suis fils de Moinaécha SOIHILI NOMBAMBA et de Marcel Albert DELAPEYRE. Mon grand-père est originaire de Pertuis (84). Il s'est installé aux Comores et il a épousé Fatima MLASITIBI, originaire de la ville de Singani dans le Hambou.
Ikonidjabal.info : Pouvez-vous nous dire en quelques mots la signification de ICI, l'association dont vous êtes le Directeur général ?
PCD : ICI a pour objectif de prévenir les exclusions par le logement et développer la participation citoyenne. J'ai créé cette structure après avoir quitté la FECOM. Une structure dont le but, à l'époque, était de travailler autour de l'indécence et de l'insalubrité des logements en s'appuyant sur la législation pour pouvoir reloger les gens vivant dans cet univers de précarité, et qui sont malheureusement pour la quasi majorité originaires des Comores (Mayotte incluse). Mais également, sur un autre axe, celui de développer la participation des citoyens en activant un programme d'appui à l'émergence des structures de proximité.
Ikonidjabal.info : Quels sont vos rapports, en tant que représentant associatif, avec la communauté comorienne de Marseille ?
PCD : Etant acteur de la cité, sur le champ social de l'insertion par le logement, mes rapports avec la communauté sont multiples. Mais le plus difficile pour moi c'est de supporter la pression. Depuis le relogement des 36 familles locatrices du 105 rue Loubon dans le 13e arrondissement, et surtout la réalisation de la MOUS ILOT ABADIE (110 familles) au Panier, les demandeurs de logement (Dieu sait combien ils sont nombreux) issus de la communauté sont orientés par Radio Cocotier sur moi. La difficulté demeure, l'explication des règles des jeux, celles de la mission d'ICI et surtout de pouvoir faire comprendre que ce n'est pas moi qui décide. Mais c'est ICI avec ses collaborateurs (13), c'est en somme une œuvre collective. Mais dans le besoin et peut-être pour certaine mentalité, le demandeur de logement ne cherche pas à comprendre. Une situation pénible, entre harcèlements et stress, au point d'éviter les invitations aux cérémonies culturelles. Il m'est arrivé de raser les murs en ville pour éviter ces assauts répétés. Mais dans l'ensemble, mes rapports avec la communauté sont humainement agréables.
Ikonidjabal.info : Un décret définit de nouveaux critères pour des «logements décents» et cible les marchands de sommeil. Quel est-il de ce décret ?
PCD : J'ai eu à travailler sur la mise en pratique de la manière simple par le locataire lambda d'un décret du 30 janvier 2002 sur les caractéristiques du logement décent, je pense que ça doit être celui dont vous faites allusion. Ce décret a été pris sous la pression des réseaux des acteurs de l'insertion par le logement auprès de la secrétaire d'Etat au logement, Marie-Noëlle Lienemann. Ce décret a été donc pris pour l'application de l'article 187 de la loi n°2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbain. Particulièrement, il appuyait les droits des locataires en spécifiant les dispositions relatives à l'obligation du bailleur de délivrer un logement décent.
Comme vous le dites, la cible restele marchand de sommeil. Ces ignobles profiteurs de la détresse des gens sont avant tout des businessmen qui profitaient des facteurs qui leur étaient favorables tels la pénurie de logements, la politique sociale d'aide au logement (AL ou APL) très généreuse et surtout une absence totale de contrôle. C'est sur cet axe de l'exercice de la citoyenneté que j'ai fait positionner ICI . Après la reconstitution dles preuves des infractions à la loi, ICI demande tout simplement à la puissance publique, l'application simple de la loi votée au nom du peuple Français. C'est cette stratégie que j'ai mise en œuvre (que tout citoyen peut l'appliquer) qui a permis à ICI d'accompagner les victimes à la résolution de leurs problèmes.
Ikonidjabal.info : La secrétaire d'Etat au logement Marie-Noëlle Lienemann et le maire de Marseille Jean-Claude Gaudin (DL) ont lancé en mars 2002 un plan visant à donner un logement décent à des centaines de personnes vivant dans des conditions indignes, jusque dans le centre de la ville . Programmé sur cinq ans, ce plan prévoyait le rachat de 14 immeubles insalubres à un "marchand de sommeil" du Panier, vieux quartier de Marseille, et la réhabilitation d'une dizaine d'hôtels meublés dégradés, sur la centaine recensés dans le centre. Quelque 500 logements "indignes" devraient être réhabilités chaque année. Cinq ans après, Où en est ce plan ?
PCD : J'ai eu à assister à la signature de ce protocole. Je rappelle avant tout que ce protocole associe l'Etat, le Conseil régional PACA, le Conseil Général des Bouches-du-Rhône, l'ex-FAS et la ville de Marseille. Sur le papier le dispositif était bien bouclé. Un comité de pilotage avec les décideurs politiques et institutionnels se devait de définir les grandes orientations, les plans d'actions et le montage financier. Un comité de suivi regroupait les Responsables sectoriels des administrations, et les Directeurs des organismes impliqués s'occupaient de la mise en musique de l'ensemble, et de faire des recommandations au comité de pilotage.
Pour l'appréciation de ce protocole, je le fais sur des segments. Le segment des actions dont ICI n'est pas l'opératrice et l'opération Ilot ABADIE dont ICI avait seulement le volet accompagnement aux relogements des 110 ménages.
Sur les autres segments honnêtement je pouvais faire mieux. L'AMPIL a certes bien travaillé sur les hôtels meublés du centre ville mais après les identifications des hôtels et leurs multiples et complexes situations tant juridiques que financiers, la puissance publique comme à l'accoutumée a rasé les murs. Pour la réhabilitation des logements indignes, certes l'ANAH a ouvert des lignes de financement spécifiques mais les conditions n'étant pas avantageux aux bailleurs, lesquels n'ayant subi aucune pression quelconque, n'ont pas couru derrière.
Concernant l'Ilot ABADIE, je rappelle que c'est ICI qui, depuis 1999 interpelle la puissance publique, mobilise et accompagne les ménages victimes, a convaincu l'Etat de prendre en considération cet ensemble de logement. Notre fenêtre de tir était très simple. ICI demandait partout à la puissance publique de se conformer à ses arrêtés d'insalubrité avec interdiction définitive d'habiter émise par la préfecture des Bouches-du-Rhône en novembre 1991. L'article 2 de ces arrêtés disait que le propriétaire est tenu de murer les appartements au fur et à mesure des départs des occupants. Nous avons démontré « bail et quittance à l'appui » que 89 % des locataires sont venus après et de plus, cerises sur le gâteau, c'est le citoyen contribuable qui paie, par le biais de l'AL (allocation logement), le loyer. Que d'une main l'Etat interdit définitivement l'habitation d'un logement et de l'autre il paie son occupation. C'est aussi simple le combat citoyen.
Ikonidjabal.info : Donc qu'a fait ICI ?
PCD : Nous étions simplement missionné pour reloger les ménages pouvant l'être. Nous avons donc commencé officiellement notre mission en novembre 2002 et l'avons finie en mai 2005. Nous avons identifié 101 ménages qui pouvaient être relogés. Nous en avons relogé 72 familles. Dix furent relogés par la ville après l'incendie de leur immeuble ; quatorze ont déménagé hors Marseille, et trois l'ont été par Marseille Aménagement après notre départ et pour des raisons administratives, il n'en demeure que trois ménages sur le site.
Voici le bilan final que nous avons remis, en plus de la réalisation d'un documentaire de cette opération exemplaire néanmoins très éprouvant .
Enfin, je déplore simplement que la suite des choses n'ait pas eu lieu. J'avais refusé l'idée de reloger provisoirement 35 ménages en attendant la réhabilitation de leur site. Une idée qui avait les faveurs de tout le monde ou presque. Car elle rentrait dans la logique de mixité sociale tant promue, il n'est pas cool de déraciner les gens, disait-on. Mais j'avais refusé de prendre cette responsabilité, et j'ai eu raison car jusqu'à ce jour, la réhabilitation des 14 immeubles chèrement acquis par Marseille Aménagement est une arlésienne. Aucun immeuble n'est réhabilité.
Mais, aujourd'hui, la souffrance morale, dans cette mission, demeure dans le refus de la quasi-totalité des locataires de se porter partie civile de trainer ce gros marchand de sommeil en justice. Je dirai cruellement que c'est de notre mentalité de vouloir le gain sans se mouiller.
Ikonidjabal.info : A l'époque, vous aviez salué ce plan en disant qu'il s'agissait-là d'une avancée incontestable. Que pouvez-vous nous dire, par rapport à la mobilisation des acteurs institutionnels, à l'époque, et les résultats aujourd'hui ?
PCD : Oui il s'agissait d'une avancée incontestable. Il fallait y être sur le terrain pour découvrir les réalités. Et les choses n'étaient pas belles à voir. Donc l'outil protocole était le bienvenu surtout quand il avait des cibles identifiées et des objectifs clairs. Mais comme d'habitude les choses ne sont jamais simples quand il faut faire évoluer les mentalités, convaincre les victimes qu'elles sont victimes sur un marché où le roi argent règne en maître.
Pour comprendre la vitesse de réalisation d'un tel acte public, il faut surtout intégrer les intérêts complexes de chacun. La puissance publique s'autosatisfait des décisions qu'elle prend et joue sur la baisse des plaintes des citoyens, et les responsables institutionnels sont aux ordres des politiques, les bénéficiaires du système n'ont aucun intérêt que la donne change : il reste donc la société civile avec ses associations, à faire le sale boulot. Réveiller le politique, alimenter le responsable institutionnel en argument pour qu'il convainque son administration, mobiliser et accompagner les victimes et réunir les armes pour abattre les méchants.
Ikonidjabal.info : Quelles sont les réalisations d'ICI depuis sa création ?
PCD : Depuis sa création en juin 1997, ICI a eu à reloger 213 ménages mais ce n'est pas le seul élément d'appréciation de son bilan. ICI œuvre sur l'insertion sociale par le logement et le développement de la participation citoyenne.
Sur l'insertion sociale par le logement, nous œuvrons sur l'accès et le maintien dans le logement.
Sur le maintien nous travaillons sur l'autodiagnostic de logement décent, sur le signalement de l'insalubrité, sur des mesures d'accompagnement socio éducatif lié au logement (asell). Et honnêtement je ne peux pas vous donner un chiffre comme bilan. Je pense seulement que quand la Fondation Abbé Pierre, le Conseil Région PACA, l'ex-FASILD, la communauté Urbaine Marseille métropole conventionne une association ce n'est pas pour les beaux yeux de son directeur.
Sur le développement de la participation citoyenne, nous travaillons sur deux niveaux. Le travail en direction des publics bénéficiaires de nos actions sur nos différents sites : nous travaillons sur leur orientation à l'accès aux droits et à l'émancipation citoyenne, sur l'accès à l'autonomie, sur l'accès à l'emploi.
Les autres que nous ne touchons pas directement, nous avons développé un programme soutenu par le contrat de ville et le Conseil Général des Bouches-du-Rhône sur l'appui à l'émergence des structures de proximité. Nous accompagnons donc les acteurs des sites, les groupes informels et les écoles coraniques à leur structuration en association devant agir dans son milieu pour promouvoir la citoyenneté, l'identité et autres thèmes. Nous les accompagnons de A à Z : depuis la conception du projet associatif, la rédaction des statuts, le fonctionnement, les demandes de subvention et les plans d'embauches des ressources humaines.
Ikonidjabal.info : Vous aviez dit, il y a quelques années, que les marchands de sommeil offrent un parc social de substitution, est-ce toujours le cas aujourd'hui à Marseille ?
PCD : Non ce n'est point le cas aujourd'hui. Les choses ont un peu évolué. Il y a eu la conjugaison de deux actions (Interventions fortes des associations et réhabilitation du centre ville par Marseille Aménagement) qui a fait que les marchands de sommeil qui sévissaient au centre ville dans le diffus sont circoncis sur des Immeubles ICI et là.
Par contre le phénomène s'est déplacé dans les copropriétés dégradées dont leur quasi majorité se retrouve dans les quartiers Nord.
Voyez-vous le mal logement génère d'énormes problèmes indignes d'une société hyper développée comme la nôtre. Il entraîne des problèmes de santé très variés qui vont des problèmes psychiques ou psychiatriques aux diverses maladies certainement imaginables en France, il entraîne des tensions dans la famille jusqu'à l'environnement immédiat, il est un facteur d'exclusion sociale, d'échec scolaire, en somme de tout.
Ikonidjabal.info : Etes-vous toujours motivé à continuer ?
PCD : C'est une œuvre existante mais je regrette de dire que, pour des raisons strictement personnelles liées aux âges de mes enfants adorés et surtout à la saturation qu'on éprouve de travailler dans ce milieu, je dois prendre du recul afin de pouvoir me consacrer à mes enfants. J'attends donc la relève et espère que des jeunes viennent investir ce champ social de la lutte pour la dignité humaine.
Propos recueillis par Ikonidjabal.info .
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PERSONALITES |
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