1.L'interview du Dr Saïd Soilihi :
Avez-vous le sentiment que la langue comorienne est considérée à sa juste valeur (par les autorités comoriennes et les comoriens)?
Une langue a une valeur si elle participe au développement intellectuel, artistique, culturel, social et économique d'une nation. Or la langue comorienne même si elle est déclarée langue nationale officielle dans la constitution, elle est loin d'obtenir cette valeur linguistique. Parmi les autorités qui ont gouverné le pays, seul Ali Soilihi eut compris la place du comorien dans la politique globale de l'archipel.
S'agissant des Comoriens, ils se sentent exclus de toute décision nationale par le fait qu'ils ne sont pas francophones. Leur situation de désespoir les a poussés à ne pas donner une bonne image à cette langue ; et encore aucune des 3 trois langues officielles ( français, arabe et comorien) ne leur apporte ce dont ils ont besoin pour subsister.
Pensez-vous qu'il faudrait enseigner le shikomori dans les écoles(aux Comores) ?
Le vrai courage est de faire ce qui est juste. Avant de parler d'enseignement du shikomori, il serait sage de penser d'abord à son étude, à sa normalisation et à sa structuration d'une façon didactique et pédagogique. Pour répondre à votre question je peux admettre qu'effectivement il est nécessaire d'introduire le shikomori dans les écoles. Nos gouvernants doivent commencer à se poser des questions sur la façon dont ils arriveront à sortir le comorien de son statut d'oralité pour la rendre scientifique. Ceci permettra aux enfants de maîtriser le fonctionnement de leur langue maternelle indispensable pour pouvoir comprendre le fonctionnement du français dont le niveau se dégrade d'une façon continue.
Dans votre livre, vous avez choisi de travailler sur le shingazidja, est-il selon vous le plus représentatif?
Plus représentatif est une façon de dire. L'archipel des Comores a une seule langue ( le shikomori) repartie en 4 dialectes intercompréhensibles. Le shimaore, le shimwali, le shindzuwani et le shingazidja. Chaque parler a ses particularités, ses différences phonologiques et structurales mais également ses ressemblances aux autres. Le choix du shingazidja ne veut pas dire un rejet des autres parlers. Un travail comparatif est en cours. Si mon travail se focalise sur le shingazidja c'est parce que c'est le parler que je maîtrise le plus du fait que je suis né à la Grande Comore. Comme j'avais à procéder à des enquêtes dans mes recherches, Marseille accueille un nombre important des Grands comoriens ce qui m'a permis de mener des enquêtes à moindre coût.
Compte tenu de votre expérience d'enseignant de la langue comorienne, vous pensez qu'elle est moins compliquée?
Chaque langue possède ses particularités qui la distinguent des autres. Certes, celles qui ont été normées depuis des siècles ne peuvent pas être considérées au comorien qui n'est pas encore sorti de son statut oral. Parlant de mon expérience sur le terrain avec les non-Comoriens qui suivent mon enseignement, car les Comoriens de Marseille n'ont pas encore compris l'importance d'apprendre leur langue d'origine, la langue comorienne est plus compliquée quand on veut la considérer dans son statut national. Dans l'immédiat, il est difficile de prôner un enseignement dans les 4 dialectes comme ça était le cas avec Ali Soilihi. Le shingazidja que j'enseigne ne pose pas trop de problèmes aux apprenants une fois les explications que je leur donne sont à leur portée. Notre langue a sa conjugaison ( voir mon premier livre déjà publié« Pratique de la conjugaison du comorien » aux éditions Kalamu des Îles, sa grammaire le prochain livre « j'apprends le comorien » son lexique voir les publications déjà faites ( Michel LAFON, Chamanga etc.),
Et de quoi dépend son avenir ?
Son avenir dépend de l ‘engagement du gouvernement comorien. Si nos autorités considèrent que l'enseignement de notre langue est indispensable au développement du pays et peut participer énormément à la lutte contre la pauvreté et l'ignorance, ils doivent alors soutenir les initiatives des différents chercheurs. Le manque de moyens pour poursuivre leurs travaux et assurer la publication de leurs produits handicape l'avenir de notre langue.
Comme vous le savez, beaucoup d'enfants comoriens nés en France ne parlent pas comorien, est-ce pour vous une inquiétude?
En France nous sommes la seule communauté qui ne parle pas sa langue d'origine avec les enfants. Ceci est très inquiétant dans la mesure où ces enfants se trouvent majoritairement perdus. Sans les origines tout est compromis. La culture est intimement liée à la langue. Et c'est par le vecteur de cette dernière que les individus connaissent leur mémoire, indispensable pour le développement intellectuel individuel que collectif.
Beaucoup d'enfants d'origine comorienne nés en France n'ont pas de repère. Ils sont à cheval entre deux cultures qui leur échappent ( française et comorienne). Dans un projet de l'inspection académique de la région paca, « ELCO » Enseignement des Langues et des Cultures d'Origine » les communautés ayant un accord de coopération en matière d'éducation avec la France vont pouvoir enseigner leur langue et culture à leurs enfants dans certaines écoles. Les Comores ne peuvent pas en bénéficier car selon les renseignements de l'inspection académique, le pays n'a pas encore ce privilège car cette coopération n'existe pas. Concrètement, ces enfants sont français et l'Etat français doit leur donner la chance de connaître leurs origines sans lesquelles leur intégration et insertion en France se trouvent compromises
Que faut-il faire?
Pour que les choses changent positivement aux Comores, la langue comorienne doit être considérée comme outil de développement durable. L'Etat comorien doit encourager les initiatives engagées par les différents chercheurs de la langue comorienne pour que des outils pédagogiques et didactiques soient disponibles. Pour que les jeunes résidant aux Comores et en France deviennent des vrais responsables au service de leur pays, les autorités doivent prendre les mesures nécessaires afin de favoriser l'enseignement du comorien et permettre aux jeunes de connaître les origines, indispensables pour leur épanouissement intellectuel.
NB. Le comorien = la langue comorienne
Le Comorien =la personne
Propos recueillis par Ali Mmadi, correspond d'Al- Watwan à Marseille. |