M'SA ALI Djamal est sociologue, auteur en 2004 d'un premier livre intitulé La dynamique de l'Histoire aux éditions Les Belles Pages. Il est le rédacteur en chef du journal Kweli Le Magazine des Comores , et responsable de l'Association de La Lune. A l'occasion de la sortie de son livre, Luttes de pouvoir aux Comores , édité chez les éditions De La Lune. Son dernier ouvrage: Les étudiants comoriens de France et leurs parents, a été publié aux éditions Kalamu des îles, 2007. .
Des hommes politiques de renommée nationale, ont rejoint Mohamed Bacar, un séparatiste dur. Comment expliquer ce revirement ? Serait-il dû par la dure expérience de déclassement, ses conséquences, et le sentiment d'être insignifiant sur la scène politique ?
Les derniers ralliés au séparatisme avaient un certain nombre d'aspirations qui étaient inassouvies, les uns voulaient être présidents, les autres voulaient avoir une place à tout prix. C'est seulement ce sentiment de déclassement qui les a poussés vers le séparatisme. Pourquoi ? Parce que non seulement, ils étaient victimes d'un échec politique, mais en même temps, et c'est là où ça affecte leur identité sociale, leurs avantages dont ils bénéficiaient auparavant se sont envolés. Ce sont des gens qui avaient des positions honorables, et tout d'un coup, à la suite d'un scrutin, ils ont l'impression que tout est basculé, anéanti, effondré, et par conséquent, tombent dans la misère de positions qui engendre une forme de souffrance psychique. C'est une réalité qui leur est difficile à supporter parce que ça porte atteinte à leur intégrité et à leur existence mêmes. Et pour se débarrasser de cette souffrance qui frappe leur représentation de soi, et ils se sont mis à chercher tous les moyens mis en œuvre pour contrecarrer la réalité qui met en jeu leur image et leur existence….. Et le séparatisme s'offre à eux comme un moyen d'apaiser leur frustration.
Quelles sont leurs caractéristiques communes qui expliquent cette frustration?
Plus précisément, Caabi Elyachourtu s'est érigé en noblesse d'Etat, plusieurs fois ministre, Secrétaire Général de la Commission de l'Océan Indien, puis vice-président et président par intérim, et enfin candidat aux élections présidentielles de l'Union. Il espérait vraiment être en ballottage, au second tour. Éliminé, il a voulu faire une requête, ça n'a pas abouti, et c'était un choc, un choc terrible chez le bourgeois en situation d'échec. Ibrahim Halidi, le parvenu, qui était au second tour en 2006, lui aussi aspirait à devenir président de l'Union. Tout comme Nassuf Abdallah, ancien Ambassadeur en Afrique du Sud , il se voyait prendre la relève de son père. Abdou Mmadi, également, voulait sa place, en 1997, il a été un indésirable à Anjouan, un traître par les séparatistes. Et de ce fait, il attendait des autorités de l'Union lui dédommager, lui attribuer un poste de rachat, compensatoire et en rétribution, donc un poste bien doté qu'un simple ambassadeur à Madagascar.
Donc, on voit à travers ce petit tableau que les reconvertis à ce mouvement séparatiste, sont caractérisés, marqués et réunis par la même frustration et par la même amertume ; frustration du fait que leurs aspirations de conquête de pouvoir d'envergure nationale par les urnes n'ont pas été assouvies et amertume contre la population électorale qui n'ont pas voté pour eux et qui de ce fait, a participé à leur éviction politique. En rejoignant Mohamed Bacar qui a pris la population anjouanaise en otage, c'est comme si ces déçus électoraux, ces hommes politiques frustrés se livrent une guère de revanche contre le système, contre les institutions, un peu comme des anarchistes, qui à défaut de ne pas pouvoir bénéficier du verdict de urnes, ont recours à la violence.
Comment se fait –il qu'ils cassent le système au lieu de le défendre vu leur parcours politique
Tout simplement, parce qu'ils n'arrivent pas à accéder au pouvoir qu'ils espéraient par la procédure conventionnelle, ils passent par voie non conventionnelle, célébrant le chauvinisme, qui est une façon pour tout désespéré politique mis en minorité, d'avoir une probabilité de chance d'accéder au pouvoir. Guillaume Sorro a fait l'expérience en Cote d'Ivoire, mais à la seule différence, c'est que Soro revendique la minorité pour intégrer et renforcer le système, tandis que ceux-ci sortent du système pour renforcer la minorité. Et cela parce que le revirement est le produit d'une frustration politique
Quelles seront les conséquences de ce revirement ?
Si le séparatisme n'est pas éradiquée, alors il y a aura trois conséquences: la première, le séparatisme pourrait se constituer comme un espace dans lequel les hommes politiques pourront mobiliser des ressources pour accéder au pouvoir. C'est-à-dire qu'un homme politique qui n'arrive pas à avoir un poste au niveau régional, il peut passer par cette voie, se déclarant du séparatisme pour être avec le pouvoir séparatiste. L'inverse est aussi vrai. Un séparatiste qui souhaiterait obtenir un poste d'envergure nationale, pourrait se passer pour ennemi du séparatisme, cela lui permettrait d'espérer les gratifications de l'Union ou des espaces de visibilité au niveau national.
La deuxième conséquence, l'entrée de Caambi et Halidi dans le séparatisme et l'affaire du colonel Saïd Hamza, peuvent induire l'Etat à développer en son sein une sorte de suspicion, de méfiance jusqu' à un contrôle abusif sur une partie des élites politiques anjouanaises. L'Etat sera confronté à un nouveau défi, à un nouveau dilemme : l'exigence d'égalité qui consiste à ne pas discriminer une certaine catégorie supposée appartenir à une milice et le souci d'auto-surveillance qui vise à lutter contre une éventuelle infiltration qui risquerait de l'affaiblir. Et en développant des moyens de surveillance accrue pour sa propre survie et contre les menaces intérieures, l'Etat risque de tomber dans un stade paranoïaque……..
La troisième chose, ce revirement signe l'acte de décès, de renoncement à ces personnalités politiques pour une visée nationale. En soutenant Mohamed Bacar qui défie les institutions, leur voie vers le sommet s'est- effacée et renoncent à assumer un jour des fonctions nationales.
Par contre, ils pourront réintégrer à nouveau l'Union et avoir des fonctions tolérables à condition qu'ils réussissent à investir le mouvement séparatiste, à maîtriser le processus et son fonctionnement, à et renverser la donne, jusqu'a ce qu'ils soient crédibles et légitimes pour négocier au nom des séparatistes avec les partenaires internationaux, mais là se pose la question de la fragilité de ce mouvement qui réunit des gens à histoires et trajectoires différentes, car pour que Ibrahim Halidi, par exemple soit tenu légitime donc autorisé à parler pour le mouvement, il faut qu'il y ait de luttes des chefs, de positions, d'autorités, et de renversement, source de tensions, et d'éclatement. Dans ce sens, le mouvement parait beaucoup fragile et quelque peu menaçant.
Ca veut dire que les hommes politiques qui se sont ralliés à Mohamed Bacar pourront redevenir unionistes ?
Oui, ils pourront se ressusciter dans la scène politique nationale, voire retrouver leur dignité, leur légitimité à condition qu'ils réussissent à maîtriser Mohamed Bacar et à faire retourner Anjouan au sein l'union. Ce geste hautement symbolique leur sortira du cimetière politique, et leur reclassera, peut être , dans une haute estrade politique…mais il y a un risque que cette stratégie ne passe pas car ça pourrait être considéré comme une tactique visant à se laver de leur de leur indignité politique qui les frappe aujourd'hui. Dans ce sens, ils n sont pas loin de la mort politique.
Proposé par Djamal Msa Ali, sociologue


